Coulisses (1) Les étapes d'un bouclage

lundi, janvier 13, 2020 Iris 3 Comments

Ces derniers temps, j'ai reçu d'assez nombreuses questions relatives au bouclage. Combien de pages inédites il y aura ? Qu'est-ce que ça veut dire une V1 ou V2 ? Pourquoi ça prend autant de temps ? Et bien d'autres ! Aussi je vous propose une série d'articles ici et là, pour évoquer les coulisses draconiques, et d'ailleurs les coulisses en général du cheminement d'un livre au sein du studio Agate. 


Les étapes


1. Le concept. La première chose est d'avoir une idée générale de ce que sera le jeu lorsqu'on démarre une gamme, ou le propos du livre lorsqu'il s'agit d'un supplément. Il est fréquent que les idées s'affinent et s'enrichissent au cours de la rédaction. On pouvait avoir une ligne directrice, et revenir pour l'ajuster en cours de process.

2. Bible du projet. Qu'il s'agisse d'une gamme ou d'un livre, un document de référence rassemble les idées essentiel. C'est une démarche analogue à la rédaction d'un cahier des charges et de la note d'intention. Les bibles peuvent être très courtes ou au contraire déjà très volumineuses. Lorsqu'un projet mûrit longtemps avant de passer en phase "éditoriale", ce peut devenir un document encyclopédique, qui prépare solidement la rédaction. Plus on passe de temps à réfléchir à ce stade et mieux les choses se passent par la suite. 

3. Rédaction de la V1. On a établi un chemin de fer listant les chapitres et sous-chapitre, tout en répondant aux aspirations de la bible du projet. Dans mon cas, ces rédactions ont eu lieu entre 6 mois (c'était vraiment le minimum absolu et record) et bien plus de 5 ans avant la publication d'un livre. Rédiger en amont permet d'avoir une vision d'ensemble sur plusieurs livres.

Pour DRAGONS, j'ai commencé à écrire au printemps 2016 et je n'ai jamais arrêté. Pour vous donner une idée de ce que ça représente, j'écris en moyenne entre 25 et 35K (35000 signes, caractère espace compris, soit environ 8-10 pages A4 avec la maquette DRAGONS) par semaine. Sur une année, j'écris plus de 1 000 000 de signes, soit l'équivalent approximativement d'AVENTURIERS. Dès le début, tous les chantiers de livres de la gamme ont été ouverts en même temps. C'est assez habituel dans ma méthode de travail : j'ai un livre principal qui concentre le gros de mon signage, mais j'avance aussi peu à peu les autres, à chaque fois que je repère une connexion du contenu.

4. Passage à la V2. Une fois que la première version du texte est faite, on a une base de travail. Quand le livre arrive au programme éditorial, c'est à dire qu'il entre pour de bon à l'agenda. A ce stade il faut reprendre le texte. Cela signifie rouvrir le fichier, vérifier qu'il est complet, le relire dans son ensemble à froid. Relire à froid, c'est relire suffisamment longtemps après rédaction pour avoir oublié l'essentiel de ce qu'on pensait au moment d'écrire. Ainsi on est à demi-étranger par rapport à son manuscrit et on n'a (en tous cas c'est le but) pas d'état d'âme à couper / réécrire / insérer. Il peut y avoir des coupes franches, quelques milliers de signes qui partent gaiement à la trappe parce qu'ils ne collent finalement pas avec l'ensemble, avec ce qu'on veut dire, qu'ils manquent de force ou qu'il serait trop difficile en équilibrage de les garder. Au terme de cette phase, on a un texte complet. 

Il est difficile de mesurer le rythme d'avancement sur une V2, cela dépend de fait beaucoup de la V1, mais aussi d'à quel point on est dans le texte, plongé dedans, coupé du monde. En reprise de texte, je pense avoir tourner au maximum entre 50 K et 100K / semaine. En rédaction de V2 au pic d'activité, j'ai atteint une fois mon record de 130K / semaine rédigés (à comparer avec la moyenne...). Après ça, inutile de préciser qu'on est épuisé. 

Dans le cas de textes techniques comme les sorts du GRIMOIRE, il y a aussi quantité de relectures et évaluations et reprises entre la V1 et la Validation de fond. Un peu comme le ping pong décrit plus loin. Pour vous donner une idée, j'avais rédigé une bonne centaine de sorts inédits, mais seulement une moitié ont survécu au flot des critiques : pas assez clair, trop puissant, redondant avec un autre, pas pratique, pas assez ergonomique, risque de susciter des conflits à table, etc. 

5. Validation de fond. Le texte complet, théoriquement totalement fini, avec beaucoup d'application, est ensuite soumis à la validation de fond et validation éditoriale. Les deux relecteurs peuvent être la même personne quand c'est le coordinateur d'ouvrage. En tous cas, il est important que ce soit un regard distinct de l'auteur principal ; ce doit être quelqu'un de critique, avec néanmoins assez de recul pour ne sombrer ni dans l'excès de pinaillage, ni dans la complaisance. Surtout cette personne pense au public, à la communauté : attente, ergonomie, puissance d'évocation, clarté du propos, etc. 

6. Ping pong. Il est exceptionnel qu'un texte passe directement la validation de fond, et hop, direction la relecture maquette. Au lieu de cela, il y a généralement des chapitres qui coincent. Les raisons sont variées, il peut s'agir d'un manque de clarté à corriger, de l'ajout d'aides de jeu qui paraissent importantes pour que le tout s'articule bien, un point fort du manuscrit qu'on veut mettre en exergue en donnant une rallonge de signage sur un aspect. On peut avoir des V4, V5, V6. C'est une phase épuisante car il faut rester concentré jusqu'au bout alors que le temps file. 

7. Relecture de forme. Quand on arrive là, je pousse un grand soupir de soulagement ! 

8. Maquette. Nouveau soupir, et très vite une nouvelle inspiration, parce qu'il faut vérifier méticuleusement que tout est en ordre. Le texte est-il complet ? Aucune phrase de fin de paragraphe n'a sauté ? Pas de copié-collé hasardeux ? Histoire de faire les choses bien, la maquette est aussi le moment où les souscripteurs reçoivent leur PDF et pointent tantôt des coquilles (parfois à tort, parfois à raison), ou posent des questions de bon sens sur un point du contenu. Il faut alors réfléchir rapidement : correction ou pas ? Dans quelle mesure ? ... Et vérifier jusqu'à la dernière minute les PDF (crédits, illustrations et n°ISBN inclus) pour assurer qu'il n'y aura pas de problème chez l'imprimeur.

... me concernant sitôt qu'un texte est parti en relecture de forme je suis à nouveau quelque part entre étape 3 et 4, à travailler sur l'ouvrage suivant :-) 

Mais pourquoi...


Pourquoi change-t-on des choses en cours de route ? Parce qu'à force de travailler sur un sujet, on se rend compte que le premier jet était peut-être sympa, mais pas ultime, alors que les dernières copies, riches de plus d'expérience sont plus solides, plus inspirantes, plus intéressantes. Bref, comme le vin, les idées gagnent à avoir un peu de temps pour mûrir.

Tu parles du texte, mais les illustrations alors ? Tout le long de la rédaction, au plus tard à partir de la V2, je rédige un maximum de commandes d'illustrations. Il s'agit d'un travail à part entière, représenté dans les crédits par l'entrée "direction artistique". Rédiger une commande implique d'imaginer déjà la maquette qui influe sur le format et le type de rendu demandé à l'illustrateur. Il faut aussi lui donner toutes les informations dont il aura besoin en se mettant à sa place. Avoir des bases en dessins et en histoire de l'art sont essentiels, tout autant que disposer d'une grosse base de donnée documentaire. Il y a sans arrêt des éléments à préciser visuellement, sur le mobilier, le costume, le nuancier de couleur attendu, la mise en page, l'ambiance, etc. J'ai mesuré qu'une commande d'illustration me prend généralement une demi-heure. Si vous êtes curieux de la manière dont je prépare une partie de ma documentation, vous pouvez jeter un œil ici. Chaque personne en charge de la direction artistique a sa propre approche, manière de rassembler des idées et inspirations.

Et le bouclage dans tout ça ? C'est quand on a déterminé le moment de passer les livres en fabrication et qu'on avance, avec le sablier qui se vide à côté, en ayant plusieurs choses à faire simultanément.


J'espère que ces quelques éléments vous aideront à mieux vous représenter le parcours d'un chantier de création de livre :-) Si vous avez des questions particulières, n'hésitez pas à les poser ici !


Diantrefosse, alias portrait de coordinateur en cours de bouclage, par Gawain (pour savoir qui sont les coordinateurs, consultez les crédits !)

Pour en savoir plus

Vous trouverez sur le blog Esteren une série d'article sur la création de JdR et les coulisses.


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Pour aller plus loin...

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3 commentaires:

  1. Le diable est dans les détails après tout :3

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  2. Un tout grand merci pour ce partage d'informations et toutes ces explications, ça aide à se projeter dans la réalisation et remet en perspective le travail requis !

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